Le nouveau combat de l’inspirateur d’Intouchables

samedi 12 mai 2012
par  André Boucq
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• INTERVIEW - Philippe Pozzo di Borgo veut tirer les leçons du succès du film et défendre une société plus ouverte sur les différences.

Avec son feutre posé sur ses genoux, son œil malicieux et son humour à froid, Philippe Pozzo di Borgo, l’inspirateur du film « Intouchables », ressemble trait pour trait au personnage interprété à l’écran par François Cluzet. « Ma dernière fille dit papa quand elle le voit », plaisante cet ancien directeur de Pommery devenu tétraplégique. Après le succès du film et de son autobiographie, Le Second Souffle, il défend, avec le manifeste « Tous intouchables ? »*, une société plus ouverte sur les différences.

LE FIGARO.

- Qu’est-ce que le film a changé pour vous ?

Philippe POZZO DI BORGO. - Le succès n’est pas facile à mesurer là où j’habite, au Maroc, au milieu des chèvres ! Sinon, je suis toujours en fauteuil et cela ne changera pas. Mais le film m’aide à me sentir utile. Je reçois des milliers de mails. J’en suis à plus de 10 000 réponses ! La moitié des gens m’écrivent pour me remercier d’avoir appris à regarder différemment les gens qu’ils soient handicapés, blacks, marginaux… François Cluzet explique lui aussi que c’est la première fois de sa carrière que l’on ne lui dit pas bravo mais merci. Je reçois aussi des témoignages de désespoir d’handicapés qui veulent se flinguer. Il ne faut pas les laisser seuls dans des mouroirs à fauteuils ! Beaucoup de gens de banlieue m’écrivent également. Là aussi, la solitude est insondable. Nous sommes tous dans la fragilité. Apprenons à nous appuyer les uns sur les autres. Cela donne une force considérable.

Comment analysez-vous le succès du film ?

Ce n’est pas un film sur le handicap physique, mais un film sur le mal-être de notre société. À la fin, quand les spectateurs applaudissent, ils s’applaudissent eux-mêmes car tout le monde se sent concerné par la différence. Ils comprennent qu’ils pourront eux aussi soigner leurs bobos en s’appuyant sur l’autre.

Quel message voulez-vous faire passer avec le manifeste « Tous intouchables ? » ?

C’est le prolongement du film. Il faut dédramatiser la différence et prendre conscience de la richesse du handicap. Nous sommes tous handicapés ou abîmés d’une manière ou d’une autre, par le stress, l’insatisfaction d’avoir tout et rien, une femme qui fait la gueule…

Qu’est-ce que les invalides peuvent apporter aux valides ?

J’ai vingt ans de métier, je vais vous expliquer. Déjà, ils apportent un peu de silence dans une société de bruit et de mouvement. Un silence qui permet de se retrouver soi-même. Ils permettent de faire l’expérience de la patience. En fauteuil, on dépend de l’autre et de son bon vouloir. Mais vous aussi vous dépendez des autres. Dans cette situation, il faut apprendre l’amabilité et la convivialité pour obtenir plus facilement ce que l’on veut. Enfin, le handicap nous aide à prendre conscience des mensonges de notre société qui laisse penser que nous sommes immortels ou que la jeunesse est éternelle. Le film a aussi été jugé trop mièvre par certains. D’autres ont souligné que la plupart des handicapés n’avaient pas vos moyens pour financer leur autonomie…

Le film raconte une histoire vraie, la mienne ! J’ai les moyens d’assumer mon handicap mais, malgré mon indépendance financière, je reste dépendant des autres. Des associations comme l’Arche et Simon de Cyrène permettent à des gens qui n’ont pas ma fortune de vivre la même chose. Sortir les handicapés de leur enfermement, les mettre en contact avec des gens valides : c’est leur raison d’être. Il faut les y aider.

Votre manifeste va être envoyé au nouveau président de la République. Que

peuvent changer les politiques ?

Nous sommes en période de crise, personne ne l’ignore. Mais cela n’empêche pas de coller au terrain, d’aider les associations qui connaissent leur travail. Arrêtons de multiplier les règlements qui les bloquent et les empêchent de se développer, surtout en ville. Enfin, il faut se servir du service civique. Il y a beaucoup de jeunes en recherche d’eux-mêmes qui pourraient se découvrir en travaillant pour ces associations.

(1) « Tous intouchables ? », Bayard, parution le 15 mai.________________________________________

Un manifeste pour faire du film une réalité Une belle histoire, un film à succès et aujourd’hui un manifeste, à paraître le 15 mai. « Tous intouchables ? » : c’est le cri du cœur lancé par un trio de choc, Philippe Pozzo di Borgo, l’aristocrate tétraplégique incarné par François Cluzet, Jean Vanier, un pionnier du « vivre ensemble », fondateur des communautés de l’Arche qui œuvre en faveur des personnes souffrant de handicap mental, et Laurent de Cherisey, directeur de l’association Simon de Cyrène, qui construit des maisons partagées pour valides et invalides. Dans ce plaidoyer incisif pour la fraternité, chacun explique comment l’altérité permet de se construire soi-même et de faire le deuil d’une « perfection idéalisée » aujourd’hui omniprésente dans la publicité. Facile à dire ? « Nous les handicapés, nous ne sommes pas toujours présentables », s’amuse Philippe Pozzo di Borgo. Omar Sy, sacré meilleur acteur pour son rôle d’auxiliaire de vie « racaille », a confié qu’il craignait de porter un regard blessant sur l’aristocrate « tétra » avant le tournage. Mais la création de 140 communautés de l’Arche sur les cinq continents depuis 1964 laisse penser que ce « vivre ensemble » peut prospérer. Tous les jeunes qui veulent s’investir et passer le « diplôme du cœur » dans le cadre d’une année de volontariat peuvent se manifester sur les sites des deux associations. Le manifeste sera présenté le 16 mai au Conseil économique, social et environnemental lors d’une grande fête où une quarantaine de duos d’« Intouchables » prendront un cours de danse avec Omar Sy.



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